Karl vs. Helmut (GRAZIA France, March 30th 2012)
Quand avez-vous rencontré Helmut Newton?
Quand je travaillais chez Jean Patou, à la fin des années 50, il vivait encore à Londres et était venu faire la publicité d’un parfum de la maison. Pour ce shooting qui avait lieu dans le minuscule studio de Vogue, place du Palais-Bourbon, j’avais réalisé une robe très Brigitte Helm, dans l’esprit du Metropolis de Fritz Lang. Entre Helmut et moi, étant donné nos origines allemandes, ce fut, à la seconde, une entente parfaite. Helmut n’était pas encore connu à cette époque, c’était Henry Clarke le photographe star de Vogue. Francine Crescent (la future prêtresse du Vogue français dans les années 60 et 70 qui lancera la carrière deNewton en Europe, ndlr) n’était encore que l’assistante d’Edmonde Charles- Roux (rédactrice en chef de Vogue, ndlr).
Quelles étaient vos relations?
Nous sommes devenus rapidement très proches, surtout à partir de 1981 à Monte-Carlo car nous étions voisins. On se voyait beaucoup avec June, son épouse, mon ami Jacques de Bascher et Caroline de Monaco. Les années 80 à Monte-Carlo étaient follement joyeuses et créatives. Il existait une vie sociale chic et pas du tout bling. Je vous parle d’un temps où les milliardaires russes n’avaient pas encore envahi la Côte d’Azur. Après la mort de Stefano Casiraghi et celle de Jacques de Bascher, tout est devenu plus triste. On se voyait moins avec Helmut, qui allait de plus en plus souvent à Los Angeles, même si on est toujours restés en contact, jusqu’à sa mort en 2004.
Vous avez aussi posé pour lui…
Très tôt, dès les années 70, et surtout après mon régime début 2 000. C’était la chose la plus normale et la plus amicale que de faire des photos avec lui.
Etre son modèle a-t-il modifié le regard que vous portiez sur vous-même ?
Difficile à dire. Quand on posait pour Helmut, on sentait qu’on devenait « un Newton », une créature vue et capturée seulement par lui. Je ne me suis jamais posé la question sous cet angle. La relation amicale était trop naturelle. « Modèle », c’est beaucoup dire… Mais je pense qu’il n’y a pas d’autre homme, dont il ait fait aussi souvent le portrait. Une trentaine dont une partie n’a jamais été publiée…
En quoi a-t-il réinventé la photographie de mode ?
En créant une nouvelle image de la femme : conquérante, dominatrice et sexy. La femme Newton est une femme à part qui a influencé beaucoup de photographes, jusqu’au plagiat – mais c’est un compliment. Il en rirait aujourd’hui s’il était encore là ! Le plus fascinant, c’était sa technique : une vieille caméra, peu de films car trop chers et il n’aimait pas dépenser, pas de studio et pas de lumière d’appoint. Quand je pense, tout cela est devenu compliqué et sophistiqué avec le numérique. On devrait presque en avoir honte.
Quelle est sa place dans l’histoire de la photographie ?
C’est l’un des très grands acteurs de l’histoire de la photo. Il a inventé un style et créé un « genre », unique et inimitable. Il a dépassé la mode dans ses images et pourtant il était ravi d’en faire, mais ça devenait « sa » mode. Du reste, il n’était pas fou de mode mais trouvait génial que le monde de la mode et les magazines lui fournissent gratuitement de belles filles et le cadre parfait pour faire « ses » photos. Les grands tops des années 80 n’étaient pas ses favorites. Il aimait Nadia Auermann et Cindy Crawford, beaucoup moins Linda
Evangelista, Christy Turlington ou Claudia Schiffer. Il préférait les shootings avec les actrices comme Catherine Deneuve ou Charlotte Rampling ou alors épingler les femmes riches et pulpeuses de Californie prêtes à payer une fortune pour être photographiées par lui. En réalité, ce qui l’intéressait, c’était la femme Newton, celle qu’il pouvait inventer et façonner à son idée !
